MAHAN ESFAHANI

À l’âge de huit ou neuf ans, Mahan Esfahani tombe sur un livre où figure le portrait d’un homme corpulent en perruque et redingote qui joue d’un curieux instrument à deux claviers. Il est immédiatement séduit. « Bach semblait si différent et si exotique. Je n’avais jamais entendu de clavecin. Mon père se moquait et disait que c’était un instrument mort. Mais j’étais déjà sous le charme. »

Vingt ans plus tard, le clavecin est devenu le sens de la vie de cet Irano-Américain – né à Téhéran, il a grandi à Washington et réside désormais à Londres. Il est aujourd’hui l’un des meilleurs clavecinistes du monde, et l’un des plus jeunes – il n’a que trente ans. Le 11 mai 2015 sort son premier disque Deutsche-Grammophon, Time Past and Time Present. Inspiré par la poésie de T. S. Eliot, l’album « rend hommage à un instrument qui englobe toutes les époques et toutes les esthétiques ». Le programme puise non seulement chez les compositeurs baroques (Scarlatti, Bach, Haendel), mais aussi chez les minimalistes du XXe siècle (Górecki, Reich).

Ce succès est le résultat d’une vocation qui est née le jour où le jeune Mahan a découvert cette image de Bach. Le jour suivant, il va à la bibliothèque du quartier pour regarder des partitions de clavecin. Puis il écoute une cassette. « Dès que je l’ai entendue, je me suis dit : “C’est moi, c’est exactement comme ça que je peux m’exprimer, c’est ce que j’ai envie de jouer, et c’est comme ça que j’ai envie de le jouer.” » Il commence à collectionner les cassettes, les CD et les disques noirs, il écoute tout ce qui lui passe par la main. À onze ans – c’est déjà un excellent pianiste et organiste –, il entend un clavecin pour la première fois « en vrai », à un concert du Messie de Haendel. Il demande l’autorisation d’aller sur scène et de toucher l’instrument. Cette expérience nourrit un peu plus sa passion. « Je savais que c’était ce que je voulais faire. Mais je pensais que je ne serais jamais capable d’y arriver. »

Ses parents avaient d’autres idées pour leur fils unique – son père musicien et sa mère peintre avaient quitté l’Iran quand il avait quatre ans et travaillaient désormais comme fonctionnaires pour le gouvernement américain. Mahan commence des études de médecine à Stanford, mais change au bout de deux semaines pour faire du droit, puis change à nouveau pour la musicologie, notamment parce qu’il y a à la faculté un clavecin et un professeur émérite, George Houle, qui devient son mentor et le persuade qu’il va pouvoir faire une carrière de claveciniste. « Je prenais des leçons et passais tout mon temps libre dans le studio où était le clavecin. J’avais une clé et je jouais toute la nuit. À la maison, j’écoutais tous les enregistrements qui me tombaient sous la main, je les passais deux fois plus lentement, puis j’annotais la partition, et je regardais des clips de clavecin sur YouTube. Chaque fois qu’un ou une claveciniste passait par San Francisco, je prenais des leçons avec lui ou avec elle, et je passais mes vacances à faire des stages. C’était une obsession. »

Il obtient son diplôme en 2005, puis déménage à Boston où il travaille quotidiennement pendant deux ans et demi avec Peter Watchorn, dernier élève de la grande claveciniste viennoise Isolde Ahlgrimm. Déterminé à aller en Europe, il gagne une bourse pour suivre une formation d’orgue avec Lorenzo Ghielmi et commence à travailler comme répétiteur avec des chanteurs d’opéra à Florence et à Milan. À l’issue d’un récital qu’il donne en Toscane en 2007, il est invité en Angleterre par la BBC qui le choisit comme New Generation Artist. Il s’installe d’abord à Oxford, puis à Londres. En 2009, il fait ses débuts de soliste au Wigmore Hall et deux ans plus tard joue aux Proms – c’est la première fois qu’est donné un récital de clavecin à ce festival. Il continue de se perfectionner – à Prague, avec la célèbre Zuzana Růžičková, la première claveciniste qu’il a entendue dans son enfance sur une cassette de Scarlatti et qui est toujours sa plus grande source d’inspiration. « C’est une vraie légende. C’est elle qui m’a appris ce que veut dire vivre une vie d’artiste en s’investissant de toute sa personne et en aimant vraiment ce qu’on fait. Je lui dois absolument tout. »

Cet investissement se reflète dans son style de vie ascétique. Il se lève tôt et se couche tard. Il ne touche plus ni au tabac, ni à l’alcool, ni au café. Il passe ses journées à travailler son clavecin dans son appartement, au sud de Londres, et lit de la littérature russe jusque tard dans la nuit. Il croit fermement qu’on devrait savourer la musique classique pour le patrimoine qu’elle représente au lieu d’essayer de la mettre au goût du jour. « Je suis très fier de faire de la musique classique et jamais je ne m’en excuse, proclame-t-il. Les gens ne devraient pas penser qu’ils sont stupides s’ils ne “pigent” pas. Je ne vais pas commencer à appeler Bach un “pote” et parler de ses vingt enfants : il est tout à fait normal de le présenter comme un vieil homme en perruque. Les gens étaient différents au XVIIIe siècle et ça ne rime à rien d’essayer de les transposer à notre époque. Toutes ces choses considérées comme “cool”, prendre une photo du public avec son iPhone et la mettre sur Twitter parce que c’est branché, ce n’est pas ça qui va faire quelque chose pour la musique. La plupart des engouements, des modes, des célébrités disparaissent avec le temps ; demeure ce qui est intemporel, et Bach est intemporel. Ce qui m’importe en fin de compte, c’est que les gens entendent pourquoi cet instrument est génial, et pourquoi cette musique est géniale. »

Et pour ceux qui, comme son père, estimeraient que le clavecin est un « instrument mort », Mahan Esfahani a une parade : il leur offre des places gratuites. « Je veux que les gens mettent de côté leurs préjugés et sortent du concert en disant : “Tu sais quoi ? Le clavecin est un instrument magnifique.” Et c’est ce qui se passe. »

Tim Cooper

2/2015