Maurizio Pollini - Biographie

Salué pour son art d’une sophistication sans égale, intense et d’une parfaite intégrité, Maurizio Pollini occupe une position particulière parmi les grands pianistes d’aujourd’hui. On comprend que la revue Gramophone l’ait qualifié d’« imposante présence musicale » vu les soixante ans de succès publique et critique que lui ont valu la puissance et la beauté de ses interprétations. Au concert ou au disque, sa technique magistrale et sa noblesse d’expression s’unissent pour illuminer en profondeur les œuvres du passé et du présent.

En 1972, il faisait sensation avec son premier enregistrement en studio, Trois mouvements de Pétrouchka de Stravinsky et la Septième Sonate pour piano de Prokofiev, avec lequel il établissait une nouvelle référence dans l’interprétation de la musique du XXe siècle et en même temps signalait son intention d’explorer un vaste répertoire. Resté depuis lors en exclusivité chez Deutsche Grammophon, il a donné naissance à une discographie remarquable par sa profondeur et son étendue, qui va de l’intégrale des trente-deux sonates de Beethoven à Boulez et Nono en passant par une bonne partie de l’œuvre de Chopin, Schoenberg et Webern.

Son dernier disque en date, qui sortira le 16 février prochain, est un hommage à Debussy à l’occasion de l’année du centenaire du compositeur. Y figure le deuxième livre des Préludes – qui suit, vingt ans après, son album du premier livre –, ainsi que En blanc et noir, pour deux pianos, qu’il interprète avec son fils Daniele. En octobre 2016, le label jaune a marqué ses soixante-quinze ans avec le coffret Maurizio Pollini – Complete Recordings on Deutsche Grammophon, une édition spéciale de cinquante-cinq CD et trois DVD. Récemment sont également parus un album avec les dernières œuvres de Chopin (janvier 2017), les concertos pour piano de Brahms avec la Staatskapelle de Dresde et Christian Thielemann (octobre 2011 et avril 2014), et le dernier jalon (novembre 2014) dans l’intégrale des sonates pour piano de Beethoven initiée en 1977 – le premier, réunissant les dernières sonates, avait été récompensé par un Gramophone Award.

Pollini a remporté de nombreux prix et distinctions. Ses Nocturnes de Chopin ont gagné en 2006 un Grammy dans la catégorie « Meilleure interprétation instrumentale soliste (sans orchestre) », ses Variations Diabelli de Beethoven un Diapason d’or en 2001, et il est entré en 2012 dans le « Hall of Fame » de Gramophone. Il a en outre reçu en Allemagne le prix Ernst-von-Siemens (1996), au Japon le Premium Imperiale (2010) et en Angleterre le prix instrumental de la Royal Philharmonic Society (2011).

Le théoricien et critique littéraire Edward Saïd a observé que « l’on est rarement aussi parfaitement comblé qu’avec les interprétations sobres et sans prétention de Pollini ». Ce bonheur provient notamment de l’infinie variété de couleurs et d’inflexions créées par le pianiste italien qui considère le piano comme un instrument « neutre » apte à véhiculer une gamme illimitée d’expressions. « De voir cet instrument réagir et céder à n’importe laquelle de ses intentions est quelque chose d’extraordinaire, confiait-il en 2014. C’est la raison pour laquelle je suis aujourd’hui encore si heureux d’être un pianiste. »

Si le nom de Pollini est indissociable de Beethoven, Chopin, Schumann et Brahms, son répertoire est bien plus vaste et comprend à peu près tout de Bach et Mozart à Debussy, Bartók et au-delà. Au cours de sa carrière, il s’est fait le champion de compositeurs contemporains et a régulièrement interprété les œuvres de Pierre Boulez, Luigi Nono et Karlheinz Stockhausen dans les salles les plus prestigieuses du monde. Son art se nourrit avant tout de la passion inusable qu’il éprouve pour la musique qu’il interprète, quelle qu’elle soit. Comme il l’a confié au réalisateur Bruno Monsaingeon dans le documentaire de 2014 De main de maître (sorti en DVD chez DG en 2015) : « Ma décision d’inscrire un morceau à mon répertoire repose sur la certitude absolue que je ne me lasserai jamais de ce que j’ai choisi. »

À la base de son Progetto Pollini, lancé en 1995 au Festival de Salzbourg, il y avait l’idée de proposer des programmes associant de la musique contemporaine à de grandes pages classiques et romantiques. Il a prolongé ce projet dans la décennie suivante avec Pollini Perspectives, une série de récitals donnés dans le monde entier mêlant là aussi de nouvelles œuvres de commande à des piliers du répertoire. Au cours des ans, et jusqu’à aujourd’hui, ses interprétations n’ont cessé d’évoluer et de s’approfondir. Récemment, suite à un récital au Carnegie Hall, le New York Times vantait « sa musicalité et son art consommé », tandis qu’à Londres le Guardian saluait son « jeu terriblement implacable […] mais aussi des moments de délicatesse et même d’humour ».

La saison dernière, à l’occasion de son soixante-quinzième anniversaire, il a fait une tournée de récitals en Europe et aux États-Unis avec au programme des pages de Beethoven, Chopin, Debussy et Schoenberg. Il s’est produit notamment au Carnegie Hall de New York, au Concertgebouw d’Amsterdam, au Royal Festival Hall de Londres, à la Philharmonie de Paris, au Musikverein de Vienne et à la Philharmonie de Berlin. Au cours de la saison 2017–2018, il joue le Concerto de Schumann avec la Staatskapelle de Berlin et Daniel Barenboïm ; il retourne à La Scala de Milan, à la Philharmonie de Paris, à la Philharmonie de Berlin, au Royal Festival Hall et au Musikverein ; il donne des récitals Chopin à l’Académie Sainte-Cécile de Rome et au Carnegie Hall ; il se produit au Festival de Salzbourg dans un programme Brahms, Chopin et Schumann.

Maurizio Pollini est né Milan en janvier 1942. La musique et les beaux-arts font partie intégrante de son enfance. Son père, bon violoniste, est l’un des premiers architectes modernes d’Italie, sa mère a un diplôme de piano et de chant. Son oncle, Fausto Melotti, est un sculpteur de premier plan, un pionnier de l’art abstrait et un pianiste amateur passionné. Maurizio commence le piano à cinq ans. Il prend ses premières leçons avec Carlo Lonati, donne son premier concert public à neuf ans et se produit plusieurs fois dans les années qui suivent.

En 1956, poussé par son deuxième professeur, Carlo Vidusso, il donne à Milan un récital remarquable où il joue les Études de Chopin. Travailler dur pour venir à bout de ces morceaux diaboliquement difficiles lui donne les bases d’une technique impeccable. Quatre ans plus tard, à dix-huit ans, il défraye la chronique en remportant le Sixième Concours Chopin de Varsovie. Si ce succès lancera sa carrière internationale, il ne se sent pas près dans l’immédiat à satisfaire aux exigences du métier de concertiste et se retire de la scène pendant presque deux ans durant lesquels il suit l’enseignement du légendaire Arturo Benedetti Michelangeli et se plonge dans la musique de Beethoven, Schumann et Brahms.

« Aujourd’hui, je trouve que c’est un grand honneur d’être qualifié de spécialiste de Chopin mais à l’époque […] je voulais faire bien d’autres expériences musicales », raconte-t-il. Lorsqu’il revient à la scène, il étonne le public et la critique par la maturité et la qualité de son jeu. Il forge une relation artistique qui durera une vie avec son ami Claudio Abbado et noue des liens solides avec d’autres musiciens, notamment Pierre Boulez et Luigi Nono. Celui-ci écrit deux œuvres à son intention, dont une pièce pour piano, soprano, orchestre et bande magnétique à la mémoire d’un chef révolutionnaire chilien.

À la fin des années 1960 et durant les années 1970, inspiré par la politique de gauche et la conviction que les arts peuvent être le moteur d’un changement social, Pollini participe à des concerts donnés pour les étudiants et les ouvriers à La Scala de Milan et à travers toute l’Italie. « L’art, l’art vraiment grand, a un aspect progressiste dont la société a besoin, même si cela peut sembler complètement inutile d’un point de vue pratique », confie-t-il au Guardian en 2011. « D’une certaine manière, les arts représentent un peu les rêves d’une société. Leur contribution semble minime, mais de même que dormir et rêver est absolument vital – personne ne peut s’en passer –, de même une société ne peut vivre sans art. »

1/2018