Anne-Sophie Mutter: Brahms

»PAS D'ESBROUFE«
Anne-Sophie Mutter et Lambert Orkis parlent des Sonates pour violon de Brahms

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Anne-Sophie Mutter: J'ai croisé les sonates de Brahms pratiquement dès le début de ma vie musicale, alors que je venais de commencer mon apprentissage du violon. J'avais 5 ans et demi, et David Oistrakh était venu à Bâle. Il jouait les trois sonates de Brahms avec Frieda Bauer, et je me suis totalement immergée dans la musique. Ce n'était pas seulement la personnalité de David Oistrakh, la sonorité si chaleureuse, la luxuriance de l'expression, ou bien sûr mon amour pour le violon, que ce concert a renforcé; c'était la musique de Brahms, que j'ai dès lors perçue comme parfaitement adaptée au violon, une musique qui comprenait ce côté chantant de l'instrument. Vers l'âge de 15 ou 16 ans, j'ai commencé à jouer les sonates de Brahms. J'ai toujours eu des cycles dans ma vie, au cours desquels j'ai consacré du temps à un compositeur en particulier: par exemple le cycle Mozart, il y a quelques années, ou le cycle Beethoven, en 1998. Et au début de mon adolescence, j'ai donc eu une période où j'ai beaucoup joué Brahms: le Concerto pour violon et le Double Concerto, parce que je les ai enregistrés avec Herbert von Karajan, et les sonates pour violon de Brahms.

Lambert Orkis: Pour ma part, mes premières expériences des sonates pour violon sont moins celles d'un auditeur que d'un interprète. J'étais au Curtis Institute. J'étais un jeune homme de 14 ou 15 ans, et un autre élève avait besoin d'un pianiste pour lire la «Sonate de la pluie» pour son cours. Je suis arrivé en pensant que j'allais la déchiffrer à la première lecture. Et je me suis retrouvé à dire: Misère! Je ne m'attendais pas à ça! L'écriture pianistique de Brahms est très riche. Je l'ignorais à l'époque, mais je sais désormais qu'elle a été très influencée par son écriture chorale. La conduite des voix est formidable chez Brahms. Et ne trouves-tu pas ces sonates bien différentes de celles de Mozart ou de Beethoven pour les mêmes instruments? Ce n'est pas qu'il y ait un manque de dialogue, mais Brahms semble mieux comprendre la spécialité de chaque instrument. Et il sait assurément créer des climats différents en utilisant les capacités de chaque instrument. Tu peux si bien murmurer. Le piano aussi peut murmurer, mais je dispose en outre de la pédale pour créer ce chatoiement presque impressionniste. Et ces moments de calme, où ce murmure intervient avec cette espèce de brouillard que le piano est capable de créer, c'est typiquement brahmsien.

Anne-Sophie Mutter: Beethoven était un compositeur exécrable pour le violon, en termes de confort. Mais Brahms savait vraiment comment l'aborder, et il apprit pas mal de choses grâce à Joseph Joachim qu'il rencontra à l'âge de 20 ans.

Lambert Orkis: Pourtant, Brahms était pianiste et non violoniste. C'est une espèce de truisme de dire que l'écriture pour piano de Brahms n'était pas nécessairement pianistique. En fait, elle est considérée comme maladroite à bien des égards. On a juste des notes à pleines poignées, et elles ne sont pas là pour leur propre gloire mais pour leur fonction musicale. Brahms envoyait ces sonates à Clara Schumann. Il faisait vraiment confiance à son instinct. En ce qui concerne la Sonate en ré mineur, il va jusqu'à dire: Si elle ne vous plaît pas, je ne la jouerai pas. Des trois sonates, c'est sans doute la plus complexe pour le piano, surtout les premier et dernier mouvements.

Anne-Sophie Mutter: Je ne saurais dire quelle est la plus difficile des trois pour moi, en tant que violoniste, car chacune a ses propres caractéristiques, très spécifiques, auxquelles il faut se soumettre.

Lambert Orkis: J'entends parfois dire que c'est celle en sol majeur qui t'inquiète le plus, juste du point de vue de la santé de l'instrument et des sifflements provoqués ou non par l'humidité ou la sécheresse . . .

Anne-Sophie Mutter: C'est vrai, car je dois jouer si délicatement qu'on sent dans les crins de l'archet les variations hygrométriques.

Lambert Orkis: Cela influence aussi ma façon de jouer la Sonate en sol majeur, et son dernier mouvement avec ses gouttes de pluie toutes de délicatesse: le taux d'humidité de l'air peut réellement influencer la qualité de la répétition au piano. Les gens nous demandent pourquoi nous répétons autant: à cause de ces variations.

Anne-Sophie Mutter: Pour moi, la Sonate en sol majeur occupe vraiment une place à part car elle est très intime; elle utilise un thème favori de Clara Schumann pour les trois mouvements, le thème du Regenlied, ponctué par des silences. Clara venait juste de perdre de nouveau un enfant, et son fils Felix souffrait de la tuberculose. Son moral était donc au plus bas, et Brahms a voulu lui offrir cette sonate pour la réconforter.

Lambert Orkis: Il lui a envoyé cette œuvre, et il semble qu'elle l'ait tellement aimée qu'elle était en larmes.

Anne-Sophie Mutter: La Sonate en la majeur, composée huit ans plus tard, est beaucoup plus ensoleillée. Brahms avait des vues sur une soprano - de plus, il se trouvait à nouveau en vacances au bord du lac de Thun. Il aimait beaucoup composer en vacances, et les trois sonates ont vu le jour dans ce contexte. La Sonate en la majeur est très ouverte, très gaie, à l'opposé même de celle en sol majeur, avec deux Vivace très difficiles, un dernier mouvement merveilleusement cantabile qui semble presque souhaiter la bienvenue à cette Mme Spies dont il attendait l'arrivée. La Sonate en ré mineur, commencée à la même époque, peut être décrite comme un concerto pour violon et piano, avec un visage très ténébreux, presque démoniaque, un merveilleux Adagio, un Scherzo fantomatique et un Presto qui est une véritable tornade et dans lequel Lambert et moi nous précipitons régulièrement avec entrain à la fin d'une longue soirée.

Lambert Orkis: En un sens, la Sonate en ré mineur est plus complexe, et peut-être Brahms devient-il plus habile à utiliser son matériau. Il a toujours été un peu maladroit pour le piano. Dans la Sonate en ré mineur, il satisfait ses exigences musicales avec ses immenses bonds habituels et beaucoup de grands accords. Mais l'écriture est beaucoup plus magistrale. C'est comme s'il avait finalement découvert une meilleure façon d'atteindre ses objectifs musicaux.

Anne-Sophie Mutter: Pour le violon, je ne peux pas en dire autant. L'écriture est tout aussi parfaite, peut-être parce que le violon n'était pas son instrument et qu'il était énormément influencé par Joachim. Nous jouons ces sonates depuis vingt ans. Bien sûr, mon opinion sur Brahms, et sur tout ce que je joue aujourd'hui, a évolué. Ma compréhension de sa musique s'est approfondie et, qu'on le veuille ou non, la vie laisse sa marque non seulement sur notre intellect mais aussi sur notre coeur et sur notre âme; la façon de comprendre les choses s'approfondit. S'agissant des sonates, je discerne dans les interactions entre nous une bien plus grande sensibilité aux détails, aux couleurs sonores, aux dialogues entrecroisés.

Lambert Orkis: Nous les avons apprises, nous avons vécu avec elles, nous les avons jouées ensemble sur plusieurs continents, nous faisons l'expérience de la vie, et désormais nous apportons tout cela à cette musique. Brahms est un compositeur qui ne fait pas d'esbroufe: il nous montre la vie, la beauté, l'art. C'est merveilleux.

Conversation enregistrée le 4 décembre 2009.