

International release date: January 2010
Alice Sara Ott évoque son nouvel enregistrement avec Michael Church
«Je me sens profondément attachée aux Valses de Chopin, dit Alice Sara Ott. Elles reflètent toute la courbe de sa carrière de compositeur, et elles reflètent également sa personnalité déchirée – entre la Pologne et la France – et son éternelle quête d’identité. Je me sens partagée de la même manière, entre le Japon et l’Allemagne. C’est seulement dans la musique que je me sens vraiment chez moi.»
Alice Sara Ott est née à Munich en 1988 d’une mère japonaise et d’un père allemand. Sa mère fit de son mieux pour dissuader sa fille de se lancer dans l’existence contraignante de pianiste concertiste, après qu’Alice eut annoncé, à l’âge de trois ans, que c’était ce qu’elle voulait devenir; elle construisit même une palissade autour du piano pour l’empêcher d’en jouer, mais au bout d’un an elle céda, et Alice commença à prendre des leçons. Elle ne joua aucun exercice de Czerny, mais maîtrisa bientôt les Inventions et Sinfonies de Bach. Un concours gagné à l’âge de cinq ans confirma son ambition: «J’étais étonnée et ravie par la chaleur de la réaction du public, et j’ai aussitôt décidé que ce serait mon métier.»
Sa carrière ultérieure a été émaillée d’autres triomphes en concours, notamment le prix de l’«artiste le plus prometteur» à Hamamatsu à l’âge de treize ans et, deux ans plus tard, le premier prix au concours Silvio Bengalli en Italie (où elle était la plus jeune concurrente et a remporté la meilleure note jamais donnée dans l’histoire du concours). Elle allie une éblouissante maîtrise des concertos de Tchaïkovski et de Ravel à de superbes et magistrales interprétations d’œuvres solistes de Beethoven et de Liszt (son enregistrement des Études d’exécution transcendante de Liszt est récemment sorti chez Deutsche Grammophon).
Lorsqu’on lui demande ce qu’elle considère comme le défi des Valses de Chopin, Alice Sara Ott répond que c’est trouver «la vraie senteur, la vraie couleur» de chacune d’elles. «La musique de Chopin n’est jamais sentimentale. Chopin n’affiche jamais ses émotions, et garde toujours sa dignité. Pour moi, c’est comme s’il ne laissait couler qu’une seule larme sur sa joue – mais derrière le masque il y a une profonde tristesse. Extérieurement, il semblait charmant, mais dans l’intimité il était mélancolique. Ces pièces n’évoquent pas tant des images pour moi qu’elles ne me rappellent des expériences faites dans ma vie. Quand je suis triste, je joue la Valse op. 64 n° 2 en ut dièse mineur, et elle me console. Je la joue à la tombée de la nuit, avec les lumières éteintes.» À cet égard, la pianiste exécute à la lettre les instructions de Chopin, qui disait à ses propres élèves: «Lorsque les yeux ne peuvent voir ni les notes ni les touches, alors seulement l’oreille fonctionne avec toute sa sensibilité.»
Le commentaire d’Alice Sara Ott sur les Valses est souvent éclairant. Elle affectionne tout particulièrement la Valse op. 42 en la bémol majeur: «La voix intérieure au début doit être un sombre murmure pour aider l’extérieure à briller avec plus d’éclat, ce qui crée paradoxalement une espèce de mélancolie. J’aime beaucoup les harmonies de la section centrale, ainsi que le dramatique changement de couleur avant la dernière reprise. J’ai noué un lien très rapidement avec celle-là.» Pour elle, ce lien n’est pas toujours instantané – par exemple, la Valse op. 18 lui résista au départ: «Peut-être parce que les phrases sont si courtes, et que la grande ligne est donc si difficile à trouver, alors que dans la Valse op. 34 n° 1 les phrases sont longues et gracieuses, et qu’il est facile de s’y glisser.» L’op. 64 n° 1 en ré bémol majeur, qu’on appelle familièrement la Valse «Minute», la fait rire: «Au Japon, on l’appelle “Valse du petit chien”, et c’est ainsi qu’elle m’apparaît – courant après sa queue. Tout est fait avec un sourire et un clin d’œil.»
Chopin n’était jamais satisfait de la manière dont ses élèves jouaient le début de l’op. 64 n° 2 en ut dièse mineur, et Alice Sara Ott elle-même trouve les toutes premières mesures difficiles: «Il m’a fallu du temps pour découvrir la manière de relier la première phrase lisse à la deuxième, plus heurtée.» La Valse suivante, op. 64 n° 3 en la bémol majeur, est l’un des rares moments de ce cycle où Chopin confie le thème à la main gauche à mi-parcours, et sa brillante coda est souvent considérée comme un prétexte à bravoure. «Je ne la joue pas trop vite, dit-elle. Elle a besoin de conserver son caractère de valse – ce sont des pièces de salon, et elles doivent garder ce style. La virtuosité obscurcirait la mélancolie et la nostalgie sous-jacentes.» À son avis, Alfred Cortot et Dinu Lipatti sont les pianistes qui se sont le plus rapprochés de cet esprit.
Alice Sara Ott considère le regret contenu de la Valse de «L’Adieu», op. 69 n° 1, comme le mode d’expression d’un jeune homme: «Lorsqu’on est jeune, dire adieu n’est pas si terrible – on sent qu’on a beaucoup de temps devant soi. J’ai essayé de jouer cette Valse de nombreuses fa-çons différentes, d’abord très lentement pour sentir les harmonies, avant de trouver la meilleure manière pour moi. Je passe l’essentiel de mon temps de travail à comprendre la structure pro-fonde d’une pièce – à comprendre les différents touchers requis – et le travail lent est indispen-sable pour cela.» Et à propos de la Valse en la mineur (KK IVb n° 11) qui conclut son antholo-gie, elle dit: «Elle est si simple, mais avec des moments de profonde tristesse. Avec elle je trouve la paix intérieure – et le public peut en faire autant. Et c’est mon but.»
Son autre but est une fidélité absolue aux intentions de Chopin. Alice Sara Ott a choisi de jouer d’après les manuscrits autographes, les considérant comme plus fidèles au climat essentiellement sombre de la musique de Chopin, que certaines des versions publiées. Si Chopin devait lui apparaître, comment réagirait-elle? «Nous savons qu’il avait une toute petite sonorité – il ne pouvait jouer fortissimo, mais il avait de nombreuses nuances subtiles de pianissimo. C’était simplement un poète. S’il était ici maintenant, je ne lui poserais pas de questions sur l’interprétation. Je lui demanderais de jouer, pour vérifier que j’avais trouvé la senteur parfaitement juste pour chaque pièce.»

