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VILLAZÓN CHANTE HAENDEL

Pour ceux qui associent Rolando Villazón aux grands rôles de ténor de l'opéra du XIXe siècle - et qui ne le fait pas? -, l'idée qu'il chante Haendel pourrait paraître quelque peu surprenante. Depuis quand ce Mexicain de trente-six ans s'intéresse-t-il à la musique du XVIIIe siècle? "Je peux vous le dire très précisément, répond-il. Un jour, au début de ma carrière, j'ai acheté à Paris un disque Vivaldi chanté par Cecilia Bartoli. J'en suis devenu obsédé. Ma femme aussi. Au moindre prétexte - si nous avions quelque chose à fêter, ou si nous avions besoin de nous re-monter le moral -, nous l'écoutions en boucle. Bien sûr, c'était avant les enfants! Depuis lors, je m'intéresse de près aux enregistrements de musique baroque. Et je rêvais de chanter moi-même ce répertoire, tout en sachant que la manière dont je chantais à cette époque ne convenait pas à cette musique."

La chance vint lorsqu'il rencontra la claveciniste et chef d'orchestre Emmanuelle Haïm. Elle le persuada de graver un CD Monteverdi. "Et je dois dire que ce fut l'une des expériences les plus gratifiantes de ma carrière sur le plan spirituel. Une autre porte s'ouvrait dans ma vie intérieure. J'ai adoré découvrir de nouvelles couleurs dans ma voix, apprendre à utiliser le texte, à chercher la bonne édition. C'est vers cette époque que je me suis dit également: "Je peux m'attaquer aux lieder." Mais c'est un autre sujet!"

S'étant persuadé qu'il pouvait chanter des airs baroques, "et qu'il n'y avait pas besoin de s'inquiéter de ce qu'on en penserait", Villazón fit dans ce répertoire une nouvelle incursion qui semblait évidente. Avec le deux-cent-cinquantième anniversaire de la mort de Georg Friedrich Haendel à l'horizon, pourquoi ne pas enregistrer certains des plus grands airs des opere serie de ce compositeur? Le choix était néanmoins audacieux. Avant de faire cet enregistrement, Villazón n'avait pratiquement pas chanté une note de Haendel en public.

"En fait, j'ai chanté un jour "Ombra mai fu", mais je ne me souviens plus ni où ni quand. Et j'ai sans doute essayé de le chanter comme le faisaient Caruso ou Corelli. Comprenez-moi bien: j'aime beaucoup, bien sûr, ce que faisaient ces ténors légendaires. Mais, avec ce nouvel album, j'ai voulu me rapprocher de la musique du ténor baroque plutôt que d'en donner simplement l'interprétation d'un ténor lyrique."

Villazón a voulu entrer complètement - sur le plan musical, stylistique et philosophique - dans le monde de l'interprétation de la musique baroque sur instruments anciens. Paul McCreesh, dont les Gabrieli Players sont au premier plan de ce mouvement en Grande-Bretagne, fut sollicité et accepta de collaborer au projet.

"Pourquoi pas?" dit le chef. "En un sens, cela montre que le mouvement de retour à la musique baroque est sorti de l'enfance. Même les grands ténors romantiques veulent la chanter désormais! Bien sûr, la convention veut que ce soient des voix plus légères qui interprètent ce répertoire. Mais, après quelques répétitions préliminaires avec Rolando, j'ai compris qu'il possédait un ins-trument fabuleux pour la musique baroque. Sa voix a beaucoup d'éclat; elle est en outre d'une parfaite justesse. Et Rolando est aussi très ouvert aux suggestions stylistiques. Il sait fort bien que chanter Haendel avec des glissandi et des portamenti à la Puccini ne pourra pas fonction-ner."

Villazón ne considérait pas cette discipline comme restrictive. "Si j'avais le sentiment d'avoir besoin de limiter ma technique pour chanter cette musique, cela reviendrait à dire: "Pour chanter ce répertoire, il faut avoir des moyens limités." Mais je ne vois pas les choses ainsi. L'énergie dont on a besoin pour le répertoire baroque est la même que pour la musique ultérieure, l'intensité est la même, et il faut songer tout autant aux couleurs vocales."

"De plus, il n'y a pas d'endroit où se cacher dans Haendel. Tout doit être très clair - les consonnes, les attaques, la manière dont on descend d'une note aiguë. Par-dessus tout, il faut donner vie au texte. À mon avis, les airs baroques sont plus proches du lied que de l'opéra romantique. La diction doit être très nette, et la couleur des mots très subtile."

Villazón et McCreesh ont passé en revue des dizaines d'airs pour ténor de Haendel en préparant cet album. Mais leur choix final suscitera peut-être des controverses - notamment parce que plu-sieurs des airs qu'ils ont choisis ne sont pas du tout écrits pour ténor. "Il y a deux raisons à cela, explique McCreesh. Premièrement, les airs d'opéra pour ténor de Haendel ne sont pas toujours sa meilleure musique, et, deuxièmement, ils sont souvent écrits dans le grave et ne conviennent donc pas particulièrement à la voix brillante de Rolando. Pourquoi ne chanterait-il pas des versions transposées des grands rôles de castrat? Ils sont parfaitement adaptés à sa voix - on trans-posait très souvent les airs à l'époque de Haendel. Haendel lui-même le faisait. "Dopo notte" d'Ariodante existe ainsi dans une version pour ténor."

Villazón développe cette idée. "Les airs de mezzo sont si amusants à chanter que je les ai trou-vés irrésistibles. Au départ, je pensais faire seulement "Dopo notte" et "Scherza, infida" (également tiré d'Ariodante) et "Ombra mai fu" de Serse. Mais Paul m'a ensuite convaincu d'enregistrer "Più che penso" et "Crude furie", extraits aussi de Serse, et je suis très heureux qu'il l'ait fait."

Les autres airs sont tous écrits pour ténor. Outre deux airs de l'oratorio La Resurrezione, que Villazón trouve "beaux et fabuleux", il y a les airs étonnants de Bajazet dans Tamerlano - sans doute les plus beaux solos que Haendel ait écrits pour la voix de ténor. Quiconque eût entendu Villazón enregistrer la grande scène de la mort de Bajazet, aurait été frappé par la passion viscérale qu'il mettait à colorer son timbre vocal. Parfois, il donnait vraiment l'impression de prendre son souffle pour la dernière fois.

"Je dis toujours qu'en studio il faut mettre trois fois plus d'intensité dans la musique qu'on ne le ferait sur scène, confie Villazón. C'est pour compenser le fait qu'il n'y a pas de drame visuel, et pas de sentiment de danger venant de la possibilité de chuter. En outre, le microphone n'a pas d'émotions comme un public vivant. Cela, il faut le compenser aussi. Les pianissimos doivent être ppppp."

McCreesh n'y voit rien à redire. "Le dernier solo de Bajazet est l'une des grandes scènes de mort à l'opéra, dit-il. Il est absolument essentiel de "détimbrer" la voix - d'ajouter les timbres non musicaux qui réussissent à exprimer le moment de la mort. Si on essaie de mourir avec un timbre de ténor trop nourri, dramatiquement cela ne fonctionne pas. Je serais très surpris que Borosini - le ténor pour qui Haendel écrivit le rôle - l'ait chanté d'aucune autre manière."

Les instruments et les techniques d'époque des Gabrieli Players ont-ils affecté la manière dont Villazón a chanté? "Oui, de manière très positive, répond-il. On est obligé, lorsqu'on entend des cordes de cette qualité, d'adapter sa propre sonorité pour qu'elle s'y marie bien. Mais ce qui m'a surtout marqué est l'étonnant enthousiasme de cet orchestre. Et, mon Dieu, quelle précision! Nous n'avons pas perdu une seconde à régler des problèmes orchestraux. Leur maîtrise artistique est exceptionnelle."

Ayant pris un immense plaisir à chanter Haendel pour le disque, Villazón s'imagine-t-il maintenant interpréter Haendel sur scène? "Tout à fait. J'adorerais chanter Bajazet dans une production de Tamerlano. Et, après cela, pourquoi pas Serse? Qui sait?"

Richard Morrison

11/2008 - back

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