POLLINI ET CHOPIN

« Le meilleur interprète de Chopin de sa génération », selon Fanfare, Maurizio Pollini continue de revisiter l’œuvre du maître polonais de manière chronologique et révélatrice

Frédéric Chopin s’est fait un nom dans les salons de la haute société polonaise et surtout dans le bouillant Paris d’Eugène Delacroix, Victor Hugo et George Sand. Ses pièces pour piano, souvent difficiles à jouer mais toujours séduisantes, sont aujourd’hui adorées du public du monde entier, notamment lorsqu’elles sont interprétées par un pianiste de la carrure de Maurizio Pollini. Ce musicien italien de soixante-seize ans aime Chopin depuis l’enfance, et cette passion est clairement audible dans ses enregistrements Deutsche Grammophon des Études, Nocturnes et autres Ballades, qui ont été salués par la critique. Le disque « Maurizio Pollini – Chopin », qui sortira le 25 janvier prochain, reflète cette passion de toute une vie et vient en complément de l’album de 2017, « Chopin – Late Works, opp.59–64 ».

Quatre opus écrits en 1843–1844 figurent sur l’album Maurizio Pollini – Chopin, dont l’envoûtante Berceuse en bémol majeur op. 57 et la Sonate en si mineur op. 58, en quatre mouvements, réponse spectaculaire d’un fier musicien polonais à la grande tradition germanique de la sonate pour piano. Le disque s’ouvre sur les deux Nocturnes op. 55 et les trois Mazurkas op. 56, avant d’enchaîner sur les opus 57 et 58 – chaque pièce étant présentée dans l’ordre de publication. Pollini met ici l’accent sur le souffle infini de l’invention mélodique. Comme il le souligne, Chopin privilégiait toujours la variété sur l’uniformité lorsqu’il composait ses programmes de concert.

Choisir de réunir sur l’album des pages d’une période limitée dans le temps a permis à Pollini de revisiter des pièces déjà présentes au catalogue Deutsche Grammophon et d’ajouter à sa discographie les Mazurkas op. 56. Le disque bénéficie de son expérience de toute une vie avec Chopin puisqu’il a commencé à travailler ses œuvres au début des années 1950. Comme il l’a confié un jour au New York Times : « La musique de Chopin m’a accompagné toute ma vie depuis mon enfance. Et ma passion pour cette musique n’a cessé de grandir au fil des ans. »

Pour Pollini, la force de Chopin réside dans sa capacité à exprimer de profondes émotions dans une musique d’une suprême clarté et d’une beauté fabuleuse. « Chopin a un pouvoir de séduction inné, souligne-t-il. Mais il y a une profondeur incroyable dans sa musique, et cette profondeur doit être sensible à l’audition. Ce qu’il y a d’extraordinaire chez lui, c’est qu’il parvient à atteindre l’universalité. Il est proprement étonnant qu’une musique aussi personnelle puisse séduire tout le monde. » Dans une interview réalisée par la BBC peu après son soixante-quinzième anniversaire, il fait valoir que Chopin a écrit de manière plus belle pour le piano que n’importe quel autre compositeur et qu’il y a une « touche de magie » dans sa musique. « Cette magie est difficile à expliquer, observe-t-il, on peut dire en tout cas que l’équilibre entre les différents registres [permet] au piano de chanter magnifiquement […] Chopin est aimé partout ; tout le monde l’adore. »

Comme cela a souvent été le cas par le passé, Pollini a enregistré son nouveau disque Deutsche Grammophon dans la Herkulessaal de Munich. Christopher Alder, son producteur depuis des dizaines d’années, raconte que les séances se sont passées à la manière habituelle du pianiste : « Généralement, il commence par jouer le programme d’un bout à l’autre puis il change de chemise. Il refait ensuite deux fois la même opération et c’est fini pour la journée. Le dernier jour, il me demande s’il doit soigner quelque chose de particulier, par exemple faire ressortir un certain thème ou certaines harmonies. Il rejoue ensuite ces passages jusqu’à dix fois de suite, boit un café et reprend son programme trois fois. Il ne manque jamais de me faire savoir ce qu’il recherche durant les séances, ce qui m’aide ensuite au montage, et il est méticuleux sur chaque détail et sur le rapport du détail à l’ensemble. »

Pollini avait déjà une profonde compréhension de Chopin lorsqu’il remporta le premier prix du Concours Chopin, en 1960. Âgé de dix-huit ans à l’époque, il stupéfia le jury, notamment Arthur Rubinstein, qui lança à ses confrères : « Ce jeune homme a déjà une technique meilleure que n’importe lequel d’entre nous. » Même si, comme il est le premier à le faire remarquer, il s’est ensuite consacré à des compositeurs très divers depuis Beethoven et Schumann jusqu’à Boulez et Stockhausen, Chopin est demeuré une pierre angulaire de son répertoire et il prend comme un grand compliment le fait d’être qualifié de « spécialiste de Chopin ».