VENU DU CŒUR

Le nouveau disque Deutsche Grammophon de Seong-Jin Cho baigne dans la liberté expressive et la richesse émotionnelle de la musique de Mozart, celles du Concerto pour piano en mineur et de trois pages pour piano seul

  • Seong-Jin Cho sonde les multiples aspects de quatre chefs-d’œuvre de Mozart
  • Le nouvel album du pianiste coréen s’ouvre sur une interprétation énergique de l’un des concertos pour piano de Mozart les plus puissants et les plus dramatiques
  • Cho bénéficie de partenaires idéals : Yannick Nézet-Séguin et l’Orchestre de chambre d’Europe
  • Le programme varié met en lumière le lyrisme de la musique pour piano de Mozart








Toute sa vie, Mozart a écrit et joué en public des concertos pour piano qui représentaient une source de revenus régulière pour lui. Cependant, il éleva le genre à un tel niveau que l’on peut dire qu’il l’inventa dans la forme que nous lui connaissons aujourd’hui. Ses concertos de la maturité, notoirement difficiles à interpréter, constituent un test suprême pour mesurer le talent d’un pianiste. Seong-Jin Cho a choisi l’un des plus exigeants, celui en mineur K. 466, comme point de départ de son premier disque Mozart sous étiquette Deutsche Grammophon. L’album, qui comprend en outre la dramatique Sonate en fa majeur K. 332, celle en si bémol majeur K. 281 – l’une des premières – et la Fantaisie en mineur K. 397, témoigne de la passion que le pianiste coréen nourrit depuis l’enfance pour le compositeur salzbourgeois et qui s’est encore intensifiée depuis qu’il a remporté le Concours Chopin de Varsovie, il y a trois ans.

Les plus anciens souvenirs qu’a Seong-Jin Cho de la musique de Mozart, il les doit à des enregistrements qu’avaient ses parents de deux des plus grands opéras du compositeur : Les Noces de Figaro et La Flûte enchantée. Ces ouvrages ouvrirent le cœur du jeune musicien à la ligne de chant mozartienne avec ses ombres et lumières, son pathos et son humour, son esprit et sa sagesse. La compassion apparemment infinie de cette musique continue de toucher Cho. « J’essaye de jouer avec mon cœur, avec sincérité, assure-t-il. J’essaye d’exprimer mes sentiments et mes émotions – j’ai toujours essayé de raconter une histoire au public. » Mozart est le compositeur idéal pour raconter une histoire, ajoute-t-il. « Sa musique est toujours étroitement liée au chant et à l’opéra. Très souvent, la ligne mélodique doit être comme du belcanto. »

Le belcanto, l’art du beau chant, s’appuie sur le bon goût, sur la faculté de savoir quand il faut libérer certaines émotions et quand il faut résister au besoin d’en exagérer d’autres. Le Mozart de Seong-Jin Cho naît de ce sens de la juste mesure. Son interprétation du Concerto pour piano en mineur, qui se distingue par une liberté expressive et une clarté formelle, est centrée avant tout sur l’univers émotionnel complexe de l’œuvre. « Il y a tout dans Mozart, affirme le pianiste coréen, sa musique a tant de facettes. Quand je l’écoute, je sens toutes sortes d’émotions. Par exemple, le troisième mouvement du Concerto K. 466 est en mineur, mais il passe ensuite au mode majeur et cela donne un sentiment si différent. C’est comme si Mozart jonglait avec les émotions. Cela tient du génie. »

Si le manuscrit autographe du Concerto en mineur est non daté, Mozart a indiqué dans le catalogue de ses œuvres le jour où il l’avait achevé : le 10 février 1785. Ce jour-là, son père Léopold arrivait à Vienne pour lui rendre visite, à lui et à son épouse. Léopold raconte dans une lettre qu’on était encore en train de copier les parties orchestrales lorsqu’il entra dans l’appartement, quelques heures seulement avant que le compositeur donne la première audition de l’œuvre. « Le concert fut magnifique et l’orchestre a joué superbement », écrivit Léopold à sa fille.

Une bonne partie du drame du Concerto en mineur vient du dialogue entre l’orchestre et le soliste. Pour l’enregistrement, Seong-Jin Cho a trouvé des partenaires idéals : l’Orchestre de chambre d’Europe et un chef souvent invité à le diriger, Yannick Nézet-Séguin.

« J’ai fait la connaissance de Yannick en 2017 lorsque je suis allé à Baden-Baden pour l’entendre diriger l’Orchestre de chambre d’Europe dans La Clémence de Titus », raconte le pianiste qui s’est immédiatement senti en phase avec la riche interprétation de Nézet-Séguin, captivé par la myriade de couleurs et de caractères. Orchestre et chef sont retournés au Festspielhaus de Baden-Baden cet été pour enregistrer le disque Mozart avec Cho. « Yannick accompagne tellement bien lorsqu’il dirige de l’opéra que je savais qu’il serait un bon accompagnateur pour un pianiste soliste, et j’avais raison. Il a une telle sensibilité musicale qu’il réagit tout de suite si je fais par exemple un rubato et allonge un peu une phrase. Pendant l’enregistrement, il a suggéré un certain nombre de choses qui m’ont vraiment inspiré. » Le jeu de l’orchestre, généreux dans les grands gestes et parsemé de subtiles nuances d’articulation et d’expression, constitue un parfait soutien pour l’interprétation lyrique de Cho. « Les détails sont très importants, notamment les nuances, le phrasé, les liaisons, le staccato, ce genre d’articulation », assure le pianiste.

Seong-Jin Cho navigue avec succès à travers les émotions orageuses du premier mouvement, l’introspection romantique de la Romance centrale et les péripéties du finale jusqu’à l’happy end. « Il faut jouer ce concerto comme un chanteur, il faut respirer ! On ne peut pas le jouer de manière trop stricte, la musique de Mozart doit toujours chanter. »

Des contrastes frappants et des changements de climat abrupts caractérisent la Sonate de Mozart en fa majeur K. 332. Écrite à Vienne dans la deuxième moitié de 1783, elle s’achève sur un finale éblouissant, l’un des morceaux les plus brillants de l’époque, qui s’appuie sur au moins six idées thématiques et qui est marqué par de soudains changements de mode. Cho trouve le mouvement lent « particulièrement intéressant parce que Mozart a indiqué dans la partition sa propre ornementation en guise d’alternative, ce qui nous donne une idée claire de sa conception générale de l’ornementation. On en déduit que, lorsqu’on joue du Mozart et que quelque chose est répété, ce qui arrive très souvent, il faut ajouter une ornementation afin de présenter la musique sous un nouveau jour. »

Le pianiste a trouvé l’œuvre idéale pour faire contraste avec la Sonate en fa majeur, celle en si bémol majeur K. 281 qu’il qualifie de « joyeuse », une charmante partition inspirée par la musique de Haydn, que Mozart écrivit à dix-huit ans. L’Andante amoroso central, avec sa mélodie aérienne et ses ornements délicieux, pourrait facilement être transformé en air d’opéra.

La Fantaisie en mineur, qui figurera en bonus sur l’album à télécharger et le vinyle, évoque l’opéra de manière encore plus forte, notamment dans la partie Adagio. Comme le remarque Cho, on traverse ici toute l’étendue de l’univers expressif mozartien. « De nombreuses idées me semblent orchestrales dans ce morceau. C’est à mon avis un excellent exemple de fantaisie : cela n’a pas de sens de conserver le même tempo, la musique doit bouger et changer. »