VOYAGE MUSICAL EN ORIENT

« Baïka », le nouvel album Deutsche Grammophon du violoniste franco-serbe Nemanja Radulović, nous fait voyager dans diverses régions musicales. Son point de départ est l’Arménie de Khatchatourian, on passe ensuite par la Bagdad féerique de Rimski-Korsakov pour aboutir sur les rives de la mer Noire avec Aleksandar Sedlar. Le violoniste est accompagné par des partenaires et amis de longue date. Le disque sort le 9 novembre.

Nemanja Radulović a montré par le passé qu’il n’est pas seulement un violoniste : c’est un artiste complet qui donne vie à chaque œuvre qu’il interprète, comme le prouve sa discographie chez DG (grand répertoire pour violon et orchestre avec les concertos de Bach et Tchaïkovski, Journey East qui est un disque de pièces plus courtes, peut-être son album le plus personnel jusqu’à présent, dédié à sa mère). Son jeu plein de tempérament et de douceur fait qu’il touche aussi bien le public des grandes salles de concert que celui qui n’a pas l’habitude d’écouter de la musique classique. 

« Si j’ai une “mission” en tant qu’artiste, c’est celle-ci : je veux partager ce que j’aime au plus profond de moi-même avec tout le monde ! », affirme-t-il. C’est pourquoi il aime proposer des récits éloquents qui transportent l’imagination dans de lointains ailleurs. Il y a toujours une histoire dans sa vision des œuvres qu’il interprète.

Ses derniers albums nous emmenaient déjà dans un voyage musical vers l’Est. Journey East évoquait l’Europe centrale et l’Europe de l’Est classiques et traditionnelles avec des pièces de Brahms, Dvořák, Chostakovitch, des compositeurs qui se sont inspirés de la musique traditionnelle et des chants populaires slaves. Après ce disque, il s’est tourné vers l’éternel Bach en proposant une version du Concerto pour violon en la mineur et du Concerto pour deux violons qui offre la vision d’un Bach de notre époque, et interprète également un concerto pour alto de Jean-Chrétien Bach. Ensuite, il a enregistré un disque de grand répertoire avec le Concerto de Tchaïkovski et les Variations rococo à l’alto (première). Et maintenant, avec Baïka, qui signifie « conte » ou « histoire » en serbe, il explore le répertoire de l’Orient.

On ne saurait résumer le style d’interprétation de Nemanja Radulović en une formule. Son jeu est ouvert à toutes les influences, notamment celle des défenseurs d’une exécution conforme aux données historiques, mais il n’hésite pas non plus à laisser libre cours à une forme de modernité lorsqu’il s’attaque à des morceaux de bravoure, malheureusement souvent considérés comme du répertoire de second ordre. En outre, il aime les arrangements, extrapolations du connu qui parfois révèlent de nouveaux mondes. Il se laisse volontiers inspirer par des rencontres pour constituer ses programmes, car il sait que des rencontres naissent de nouvelles histoires. Il en est ainsi de la genèse de Baïka.

Baïka a vu le jour dans la foulée de sa première tournée avec Sascha Goetzel et le Borusan Istanbul Philharmonic Orchestra. Au programme figuraient le Premier Concerto pour violon de Max Bruch et Shéhérazade de Rimski-Korsakov. Au cours de la tournée, Nemanja Radulović allait toujours s’asseoir dans le public pour écouter la deuxième partie du concert et il était de plus en plus fasciné par la partie de violon solo de Shéhérazade. C’est ainsi qu’est née l’idée de prolonger ce solo qui illustre le récit féerique de la jeune épouse du roi. Il a demandé au compositeur serbe Aleksandar Sedlar, son ami, de tirer de l’œuvre de Rimski-Korsakov une suite pour violon solo et son ensemble Double Sens. Le résultat – auquel il a contribué en participant à l’écriture de la partie soliste – est une partition qui se situe dans la tradition des morceaux de bravoure pour violon de la fin du XIXe siècle, notamment de Sarasate et Wieniawski.

Ce fut le premier fruit de la tournée. Depuis, violoniste, orchestre et chef travaillent régulièrement ensemble. Ils se sont ainsi retrouvés à Istanbul pour enregistrer le Concerto pour violon de Khatchatourian, une partition qui date de l’époque soviétique et évoque non pas un Orient de conte de fées, comme Shéhérazade, mais l’Arménie moderne.

Nemanja Radulović a un faible pour l’Arménien Khatchatourian. Sur son album Journey East figurait déjà la fameuse Danse du sabre, et il a mis au programme de son nouveau disque non seulement le Concerto pour violon mais aussi le Trio pour clarinette, violon et piano. L’un fait pendant à l’autre, le concerto renvoyant au trio ne serait-ce que par la clarinette qui joue un rôle central dans la polyphonie orchestrale. Pour cet enregistrement aussi, le violoniste a choisi des partenaires qu’il connaît bien et estime au plus haut point : le clarinettiste Andreas Ottensamer et la pianiste Laure Favre-Kahn.

Ce voyage musical en Orient se referme sur une pièce d’Aleksandar Sedlar, Savcho 3, un morceau parsemé de mélodies traditionnelles des rives de la mer Noire. Il s’agit d’un extrait d’un concerto pour saxophone et orchestre que le compositeur a adapté pour violon solo et l’ensemble Double Sens. Ainsi est né un album bigarré où figurent des pages concertantes, d’autres pour piano et orchestre à cordes, et de la musique de chambre. Baïka reflète de surcroît l’idée du voyage par les lieux où il a été enregistré : Berlin, Belgrade et Istanbul.